Pierre Ryckmans, un Belge au Burundi, de 1916 à 1928 : Rikimasi, l’homme qui s’exprime comme nous en proverbes…

Première partie : de 1916 à 1918, soldat en Afrique, chef de poste à Gitega

Pierre Ryckmans découvre le Burundi en 1916, comme militaire engagé dans la campagne contre l’armée allemande, en Afrique de l’est. Il est nommé chef de poste à Gitega, pendant l’occupation belge, et deviendra ensuite résident du Burundi. Il laisse un journal, de nombreuses notes et des lettres publiés par le professeur J. Vanderlinden, auteur de sa biographie(i) , ainsi que des nouvelles(ii) . Avec l’avantage de la sincérité et de la vérité au jour le jour, sans la reconstruction des « mémoires » rédigées après coup.

Le militaire, l’agent territorial et le résident, l’homme, durant douze années au Burundi : trois facettes pour découvrir celui qui, surtout, aimait le pays et ses habitants, qui l’ont appelé « Rikimasi, l’homme qui s’exprime comme nous en proverbes ». Ce sera la période sans doute la plus heureuse de sa vie.

Dans cette première partie, nous aborderons la période de 1916 à 1918, où Pierre Ryckmans est officier et chef de poste à Gitega. Dans la seconde partie, après la Première guerre mondiale, nous aborderons son action comme résident du Burundi et par deux fois, commissaire royal par intérim du Rwanda-Burundi.

Pierre Ryckmans arrive à Bujumbura en août 1916, avec le troisième bataillon de la Force publique (l’armée coloniale congolaise) de la campagne de l’est africain : « Usumbura(iii) . Premier poste allemand. Foule. On loge sous la tente. Repartis vers 2h du matin pour arriver au matin. 30 km. ». En tout, plus de 720 officiers et sous-officiers belges, près de 12.000 soldats congolais, accompagnés de plus de 8.000 porteurs – par rotations, souvent de six mois, ce qui fera un total de plus de 260.000 porteurs pour toute la guerre ! – qui vont combattre au Tanganyika (l’actuelle Tanzanie continentale). Bujumbura a été prise aux Allemands quelques semaines plus tôt, avec le Burundi et le Rwanda. « Marche le long du lac. Indigènes vêtus de peaux ; villages de quelques huttes rondes ». La colonne se déplace à pied, par les sentiers, le long du lac Tanganyika : le pays n’a pas encore de routes, mais connaît les chemins de caravanes. « Rude étape dans la montagne : plus de chemin, il faut sauter de pierre en pierre ». Les étapes font environ 30 km, parfois plus : « Forte étape de 32-35 km et plein d’incidents. Repos à Nyanza. Des malades sont toujours en arrière ».

Campagne de la Force publique congolaise dans l’est africain allemand : soldats et porteurs dans la vallée de la Ruvyironza, en 1916

Le lendemain, « rencontré un fortin allemand, et un pendu. Un homme blessé d’un coup de couteau par un indigène à qui il voulait faire porter son sac ; coups de feu ; un indigène blessé ». La colonne arrive à Kigoma, sur la rive orientale du lac Tanganyika, en Tanzanie, trois semaines plus tard.

1915, des tranchées de l’Yser à l’Afrique

Pierre Ryckmans est engagé volontaire dès le début de la guerre. Après un hiver dans les tranchées de l’Yser, il se présente pour combattre en Afrique, avec le désir de combattre plus directement. Arrivé à Boma, au Congo, il participe d’abord à la campagne du Cameroun, alors colonie allemande, par la remontée du fleuve Congo, puis par le corridor de la Sangha, qui donnait à l’Allemagne un accès direct au fleuve, et donc une frontière commune avec le Congo : « Indicible bonheur de naviguer en terre ennemie ». Mais aussi « 91 porteurs entassés dans un petit chaland amarré au bateau, sous la garde d’une dizaine de Sénégalais »

(tirailleurs de l’armée coloniale française). Ensuite, 1.000 km, dont 750 à pied, en 40 jours, sur les sentiers de la grande forêt ou dans des marais, dans des conditions épouvantables, avec les maladies et la faim, parfois : « pour chaque homme deux bananes non mûres » ; la veille, « ¾ d’une tasse de riz ». Un Blanc tué : certains villages sont hostiles. Sur les 700 soldats congolais, 45 % de morts ! Mais c’est aussi la camaraderie avec les soldats, qui l’appellent « mundele makasi », le Blanc fort. Après la prise du Cameroun, retour au Congo belge pour ce qui devient officiellement le « bataillon du Cameroun, ce titre est un levier pour la vanité de soldat de nos hommes, et ils marcheront volontiers avec nous, et nous avec eux… ». Ensuite, c’est le départ vers l’est, la remontée du fleuve jusqu’à Kasongo, au Congo, puis 350 km à pied jusqu’au lac Tanganyika. Il est malade : « j’ai la terreur de rester en route ».

Il rencontre « un homme aux mains et aux oreilles coupées par un chef arabe ». Un Blanc chef d’un poste a été tué par un léopard : « à deux ou à quatre pattes, comment le savoir ? ». Ou encore le poste de Kabambare, « jadis important, aujourd’hui dépeuplé par la maladie du sommeil et le portage ». Et, quelques jours plus tard : « Cela devient le pays de la faim ». Car le portage et les maladies affaiblissent les villages, les hommes valides restants ne parvenant plus à cultiver et à chasser suffisamment.

« La guerre au soleil, dans la plus atroce des guerres »

Arrivés à Kigoma, au Tanganyika allemand, après 800 km à pied, les soldats sont exténués, « tous malades ». Il est touché par la mort d’un de ses soldats, et reste près de lui la nuit de son agonie. « Un des meilleurs, le grand Leta. Je viens de l’aller voir, sous sa petite tente étouffante, pour lui porter une boite de lait. Maigre, brûlé par la fièvre, il disait son chapelet, et son merci, quand il me serrait la main de sa main décharnée m’a profondément ému ». Il ajoute : « Deux de nos hommes sont morts. Il faudra bien qu’on les renvoie au Congo belge. Depuis deux ans, ils ont trop subi ». C’est, écrira-t-il, « la guerre au soleil » dans « la plus atroce des guerres » (la Première guerre mondiale).

Pierre Ryckmans tente ses premières réflexions sur le système colonial. Il plaide pour une juste rémunération du travail des Africains : « Je prétends que le travail ne civilise pas : le travail abrutit. Ce qui civilise, c’est un travail non épuisant, récompensé par un confort proportionné à l’effort. Ici, un Noir porte 30 kg pendant 500 km, cela lui permet d’acheter une chemise. Il n’est pas assez bête pour ne pas voir la disproportion entre son salaire trop petit et les marchandises trop chères ». Et de prôner la limitation des importations d’Europe et la création d’ « industries locales qui seules pourront civiliser le pays. L’acheteur et le vendeur seront sur le même pied. Celui qui aura travaillé un jour à décharger des bateaux pourra acheter le produit de travail d’un jour du menuisier… ».

L’homme se découvre : « L’Afrique a cela de bon, que forcément elle développe la personnalité. On est toujours seuls, en ce sens que l’on ne fait jamais partie d’une société où certaines idées, certains principes sont admis a priori comme choses s’imposant d’elles-mêmes. Si l’on veut avoir des idées, des principes, il faut bien savoir pourquoi. Il faut bien que l’on pense par soi-même. Cela conduit à une sincérité plus grande vis-à-vis de soi-même ». Et de conclure : « Encore un peu d’Afrique ? ».

Septembre 1916, la bataille de Tabora, au Tanganyika

« On a affiché hier : le drapeau belge flotte sur Tabora ». C’est la grande victoire de la première campagne belge, après de durs combats, le 9 septembre 1916. Pierre Ryckmans regrette de ne pas participer à la bataille : « Je ne pourrai pas être de ceux qui auront pris la capitale ». La Belgique poursuit trois objectifs dans la campagne de l’est : contrôler le lac Tanganyika ; avec les Britanniques, faire reculer l’armée allemande ; et occuper des territoires des colonies allemandes pour les négociations après la victoire. Deux semaines plus tard, il est affecté aux troupes d’occupation au Burundi. « Tout a changé. Je devais partir au front, je suis en route pour Nyakassu », un poste au sud-est du Burundi, près de la frontière tanzanienne. « Je dois m’y installer avec mon peloton pour remettre les indigènes à la raison ». Il s’agit bien d’affirmer l’emprise coloniale. Douze jours de marche : « De ma tente j’entends rugir le lion ». Et, le lendemain, « rivière très profonde, au courant fort rapide. Comme le gué sera impraticable d’ici peu, je me suis arrêté pour jeter un pont. Les hommes ont travaillé ferme ; moi aussi. Je suis fier comme un gamin de son fort de sable ».

Pierre Ryckmans ne restera que quelques jours à Nyakazu. Les paysages l’impressionnent : « Jamais encore vu pareil chaos de montagnes que celui que l’on découvre au sommet de la crête qui divise le bassin du Congo et celui du Nil. On se trouve vraiment sur l’arête, très étroite. Quel paysage on découvre de là-haut. D’un côté la plaine de la Mlagarazi, villages, marais, bananiers ; de la formidable hauteur d’où on la domine, plus rien, là-bas ne révèle la vie. De l’autre, un chaos horrible de montagnes sans un arbre ; un peu de vert, beaucoup de fauve, des rochers gris, un noir d’encre là où des pans de rocs à pic jettent une ombre noire. C’est vraiment ‘la plus féroce, la plus horrible, la plus inhumaine des solitudes’ ». Le lendemain : « Ordre vient d’arriver. Nous allons tenir garnison à Kitega ». C’est la capitale, à l’époque.

Chef de poste à Gitega : « je suis heureux comme je ne l’ai jamais été »

« On découvre le fortin (de Gitega) bien avant d’arriver au poste. On m’annonce que je serai chef de poste. Je ne demande pas mieux, puisque le front est exclu. Ici, il va s’agir de travailler ! Je ne sais rien des chefs des environs, de l’organisation du pays, des villages, des routes ».

Pierre Ryckmans, chef de poste à Gitega, devant le boma (le fortin) construit par les Allemands en 1912.

Pierre Ryckmans apprend la langue, le kirundi, après le bahia, au Cameroun, le lingala au Congo, et le swahili. Il travaille d’arrache-pied, « mon déballage d’il y a un mois n’est pas terminé. Et avec cela, je suis heureux comme je ne l’ai jamais été… ». En quelques mois, il maîtrise la langue, il échange, il blague en kirundi, et use des proverbes, ces leçons quotidiennes ou maximes juridiques de la sagesse populaire.

« Matin, gris, frais, humide ; mais d’une clarté incomparable. Montagnes émergeant de tous les horizons vides de chaque jour. Toutes les fumées restent flotter sur place, immobiles. Dans la mare proche, les grenouilles, toute la nuit, ont chanté sur trois tons, exactement comme un glas. Quel merveilleux pays ! Pas de limite à la visibilité, si ce n’est la distance. Autour de ma tente, les hommes dorment, bavardent, rient, la fumée de leurs feux me pique aux narines. Les livres, que j’aimais tant, il me semble que c’est fini : leur saveur s’en va. J’ai goûté celle des hommes ». Le contact humain avec les Africains est part essentielle de sa nouvelle vie.

« La découverte de gens des plus intéressants… »

Dans une longue lettre à son frère, il raconte Gitega : « Ici, il y a le commandant et quatre autres blancs ; juste assez, et pas trop… Pays merveilleux, mais pas d’arbre », comme dans la majeure partie du pays à l’époque. « A un jour d’ici, il y a des indigènes qui ne connaissent pas les blancs. Je travaille du matin au soir, une besogne passionnante. L’entrée pas à pas dans un monde nouveau ; la découverte, au jour le jour, de la langue, des mœurs, des coutumes de gens des plus intéressants ».

Pierre Ryckmans lors d’un mariage dans un village.

Il décrit les danses : « Demi-cercle de 8 tambours, le premier battu par un géant, le dernier par presque un nourrisson. Le danseur se désarticule pour atteindre la peau de vache du bout de sa baguette. Il bondit, frappe des mains, saute d’un pied sur l’autre ; ne touchant jamais terre qu’au temps de façon que le bruit assourdissant ait l’air d’être produit par ses pieds touchant le sol. On m’invite à faire tomber la pluie ». Et il observe : « Le bœuf est le centre de la vie, dans l’Urundi. C’est la richesse, la puissance, la gloire ; la préoccupation constante, la passion dominatrice. Femmes, armes, enfants, tout s’efface devant le bétail. On en parle tout le temps, on le soigne sans cesse. Le vocabulaire est d’une richesse inouïe, des termes pour désigner un gros bœuf, un boeuf gras, un maigre, un moucheté, un noir, un blanc, un à longues cornes, un à bosse volumineuse. Il fallait voir le vieux Lusengo. Il parle à ses bêtes, il leur crie sous tous les tons, les harcèle, les sépare, les réunit de nouveau, fier, admiré de ses hommes. Pour la première fois, je l’ai vu ‘chef’ et j’ai compris son autorité ».

« Le roi est un gamin de 5 ans entouré d’intrigues »

Le roi Mwambutsa avec le commissaire royal Malfeyt, et, derrière le roi, Pierre Ryckmans

Toujours dans cette lettre : « L’Urundi est un royaume féodal : le roi (le mwami Mwambutsa) est un petit gamin de 5 ans entouré d’intrigues ; les princes vassaux sont les membres de la famille royale. Je suis en train de dresser leur arbre généalogique. J’ai enregistré et situé exactement environ 170 princes descendant de l’arrière-grand-père du roi actuel ».

Pierre Ryckmans, chef de poste à Gitega, à son bureau, avec derrière lui la carte de l’Urundi

Le chef de poste doit assurer la sécurité et le ravitaillement des troupes de passage : « l’angoisse quand on ne voit rien venir et que la faim menace. Puis, il faut recruter des porteurs ! ».

1916 : occupation militaire – 1917 : administration indirecte

Le Burundi est en 1916 sous régime d’occupation militaire ; il s’agit alors de veiller à la sécurité générale, mais pas d’établir une vraie administration. Mais, à partir de 1917, un commissaire royal est nommé pour l’administration des territoires occupés par les Belges, y compris en territoire aujourd’hui tanzanien. La résidence du Burundi est créée. La priorité n’est plus militaire, comme l’écrit J. Vanderlinden : « il faut affirmer l’emprise belge sur les territoires conquis, en faisant apparaître clairement le ralliement des autorités locales ». Par ailleurs, « il n’est plus question de portage à des fins militaires »(iv) . S’applique alors le principe d’une administration indirecte, le roi et les chefs burundais conservant leur autorité sous une forme de protectorat exercé par les Belges.

Pierre Ryckmans, lors d’une réunion de princes et de chefs du Burundi.

Ceci ne va pas sans heurts : comment concilier l’intérêt de l’occupant en laissant aux autorités traditionnelles une large autonomie ? Pour le ravitaillement : « On se moque de nous ; j’ai dû faire une réquisition forcée ». De même, le roi se plaint de « l’insoumission de certains chefs ». Il faut régler les conflits entre chefs, leurs accusations de vol de bétail ou de meurtre : « Je cherche à démêler les drames que personne n’a encore soupçonnés, à connaître tous ces chefs qui s’agitent autour de moi, qui s’entretuent, s’empoisonnent, s’accusent mutuellement de leurs crimes. Ils veulent me tromper… ».

Il faut aussi recourir à des opérations militaires : « Je suis en route pour enquêter sur l’attaque dont un soldat a été victime hier. Je me rends chez Marimbo (un chef) dont ce sont, paraît-il, ses hommes qui l’ont attaqué ». Il campe sur place : « Je n’étais pas fier hier soir. Je me sentais vaguement dérangé. Je songeais au pombe (la bière de banane) bu une heure auparavant, essayant de retrouver le goût en imagination, pour m’assurer s’il était orthodoxe » : la peur d’être empoisonné… Ou encore, à l’arrivée chez un autre chef : « pas une âme. Je trouve sur la route un poulet fraîchement enterré, proprement ficelé dans un petit sac, barrière magique qui doit m’empêcher de passer ».

Il y a en effet des résistances à l’occupation européenne, allemande d’abord, belge ensuite. Le roi du Rwanda, Musinga, fait clairement savoir sa préférence, en écrivant aux Allemands à l’arrivée des Belges : « ici, les choses ne marchent pas très bien. Cela me fait beaucoup de mal au cœur. Je ne connais pas le caractère des Belges et des Anglais. Je m’étais seulement habitué au caractère des Allemands ». Pierre Ryckmans apprend ainsi que « le sous-officier Jadot a été assassiné, dans les tortures, avec ses soldats, aux environs de Kigali ou Nianza », au Rwanda.

La présence belge modifie les rapports de force politiques anciens. Comme l’explique J. Vanderlinden, « sur le terrain, les Rundi ne sont pas nécessairement disposés à se laisser occuper même civilement. Pour eux les Belges, comme les Allemands, sont des occupants ». « Occupants plus ou moins encombrants, donc, mais utiles également. » Car certains chefs saisissent l’occasion de modifier les rapports de force en leur faveur. Il en va de même pour le rôle joué par les missions, « un nouveau pouvoir », avec « un réseau de clientèle dans lequel les nouveaux venus (…) se posent ainsi en rivaux directs des autorités préexistantes »(v) .

Voyages dans le pays

Pierre Ryckmans rouvre le grand marché de Gitega et règle le problème de la circulation de la monnaie allemande, encore en usage dans le pays.

Très vite, le chef de poste voyage dans son territoire. Des tournées qui occupent la moitié de son temps, pour dresser la carte du pays, faire des inspections, mener des opérations de police, acheter du ravitaillement ou rendre visite aux chefs… Il s’agit par exemple de ramener à la raison un chef révolté, or : « j’ai été reçu comme un Roi ! Passage du Ruvubu (une rivière). Chez Ntarugera (un prince), j’ai été présenté à deux de ses épouses. Le boma (le fortin) est énorme. Une première enceinte pour les bœufs, où traîne une odeur horrible âcre d’urines. Puis la seconde enceinte, le « rugo » (la cour intérieure) au milieu duquel s’élève la case : beaucoup plus grande que les cases vulgaires, mais du même modèle. La natte de papyrus serpentant à l’intérieur et cachant tout. J’y trouve deux princesses. L’après-midi est consacrée aux affaires. J’achète quarante bœufs ; j’étale le prix à terre pour en montrer l’étendue. Il en est si enchanté qu’il fait amener dix autres bœufs et me remercie de ma générosité ». Ntarugera se met ainsi dans les bonnes grâces de l’occupant !

Dans certains villages, « les indigènes se montrent soumis et confiants ». Mais dans d’autres, les habitants fuient. Les soldats capturent alors le bétail pour les faire revenir. « Ils reviennent suppliants… Ils meurent de faim… je les paie largement : trois francs en makuta (petite monnaie) : ils ne savent pas ce que c’est et semblent très étonnés d’apprendre qu’ils pourront avec cet argent se procurer un peu de sel à Kitega. Quels pauvres êtres craintifs et sympathiques. Ils me répondent que c’est Mbanzabugabo qui les empêchait de cultiver. Je leur demande si Kikovyu est un bon chef… ». Et de conclure par une anecdote : Je leur dis de traire les vaches pour me donner du lait : ils se demandent comment ils pourraient oser traire pour moi, n’étant pas Bututsi ! ».

La corégence du royaume : « Je viens de faire un coup d’Etat »

En dressant la généalogie complète des descendants de Ntare, l’arrière-grand-père du roi, dont « le règne s’enveloppe de légendes. C’est le ‘bon vieux temps’, un âge d’or pendant lequel les hommes se battaient peu, tout le monde vivait heureux dans le pays », Pierre Ryckmans avait aussi décrit la succession des quatre noms des rois, les branches princières et leur région, ainsi que certaines règles d’héritage ou de transmission des titres de prince, avec « une sorte de droit du plus jeune », tout en précisant les chronologies.

Lors des derniers jours de 1917, Pierre Ryckmans fait, à la résidence royale, la connaissance du mwami, le jeune roi : « un joli enfant, familier et gentil, les cheveux rasés jusqu’au milieu de la tête, longs derrière et découlant de beurre ocre. Le boma se compose d’une première enceinte d’environ 50m. de diamètre, enceinte des bœufs. Dans un coin, deuxième enceinte, salle d’attente et palais de justice. De là, on passe dans une troisième : appartements privés ».

Pierre Ryckmans découvre aussi les intrigues de la Cour. Le résident allemand avait coiffé Mwambutsa, encore enfant, de trois corégents : la reine-mère (sa grand-mère), et deux grands chefs représentant les deux partis princiers rivaux. Très vite, Pierre Ryckmans prend parti pour l’un d’eux : « Où trouver un Régent mieux qualifié que Ntarugera ? ». Ce dernier, précisément, qui avait de fait été écarté, et qui est ouvertement favorable aux Belges.

Il dresse un portrait très dur de la reine-mère : « Une vieille femme, elle en a tous les vices, servis par une intelligence subtile et par une obstination tenace dont aucun obstacle ne décourage l’inertie. Elle n’a jamais voulu avoir de rapports avec les blancs, elle représente l’ancienne autocratie avec une indomptable ténacité. L’ordre établi est pour elle l’idéal, tout ce que nous faisons trouble cet ordre. Soumise dans la forme, elle use de tous les moyens pour annuler notre action ». Et de décrire, entre les occupations allemande et belge, les « hideux massacres » de quasi tout un clan et la confiscation de ses troupeaux et de ses terres, clan injustement accusé de la mort du roi Mtaga, en réalité tué dans un combat entre lui et son frère, surpris avec une des épouses du roi. « Il s’agissait de faire le silence. Les témoins devaient être supprimés par ordre » de la reine. L’autre corégent, « le plus influent de ses fils », est décrit, lui, comme « le digne héritier des sentiments de sa mère. Pour lui comme pour sa mère, la présence du blanc ne peut être qu’une gêne. La régence lui a fourni le moyen d’arrondir son patrimoine aux dépens des plus faibles ». Sa politique : « nous discréditer et nous faire haïr ». Et il échappe à toutes les contributions en vivres ou en porteurs.

Le choix est donc fait : « Je venais de faire un coup d’Etat qui pourra compter comme une date dans l’histoire du pays : rendre la régence à Ntarugera », en fait, le rétablir pleinement dans sa fonction de corégent.
Quelques semaines plus tard : « la Reine-mère est morte la nuit dernière ». Pierre Ryckmans est envoyé avec le résident du Burundi sur place, « pour surveiller ce qui va se passer ». Les proches de la reine « assurent qu’elle est morte à la suite d’un sort qu’on lui a jeté. Ils nomment les coupables ». Certains affirmeront qu’elle a été étranglée. Le fils aîné de la reine devient le troisième corégent.

La guerre, à nouveau : la contre-offensive allemande

Fin mai 1917, l’armée coloniale allemande, encerclée, lance une contre-offensive foudroyante au Tanganyika. Pierre Ryckmans l’apprend en juin : « une colonne allemande, 400 hommes, 40 blancs, 21 canons, 16 mitrailleuses a forcé le chemin de fer et remontait vers le nord, à une centaine de kilomètres à l’est de Tabora ». L’armée congolaise est prise de court. Quelques jours plus tard : « l’ennemi se dirige vers le territoire belge(vi) . Ce soir, nouveau télégramme : les Allemands sont au lac Victoria. Quelle que soit l’issue de cette équipée, elle est formidable et ceux qui en auront été les héros pourront être fiers : et se vanter de nous avoir fait courir ! Les mesures sont prises en vue d’un départ. Le millier de porteurs qu’il nous faudra pourront, je crois, être vite rassemblés ».

Pour cette deuxième campagne de l’est africain, le Rwanda et le Burundi paieront un très lourd tribut humain : fournir en tout 20.000 porteurs. Il s’agit de porter les armes lourdes, les munitions, les équipements, parfois même des baleinières … « Les deux-tiers ne reviendront pas, victimes de maladies qui affectèrent particulièrement ces montagnards peu résistants dans les plaines chaudes et humides du Tanganyika ». Autre chiffre effrayant : « 81 % de mortalité sur une période couvrant les six mois de service et les six mois suivant celui-ci » (J. Vanderlinden)(vii) . Ce qui amènera Pierre Ryckmans, après la guerre, à tracer et à faire construire « sa » barabara(viii) , la route Bujumbura – Gitega, 100 km, et un dénivelé vertigineux dans la montagne de plus de 700 mètres entre le lac et le haut plateau ; il s’agit d’arrêter définitivement le portage et ses ravages.

La bataille de Mahenge

Pierre Ryckmans obtient d’être réaffecté aux troupes combattantes. Il repart au front. La colonne marchera 1.500 km ! Mais à nouveau, il ne combattra pratiquement pas, et en sera déçu. Il est d’abord affecté à l’arrière, à Tabora, puis à Dodoma et à Kilossa, en Tanzanie : « Moi je fais la guerre, pour le moment, dans une belle maison. Il paraît qu’à la Brigade Sud en voit de dures. Tous les récits de leurs souffrances augmentent ma honte d’être embusqué comme je suis ». Il assiste au passage du commandant de la colonne allemande : « Naumann est passé à Kilossa cette nuit, prisonnier. Il porte son épée et regarde les Anglais avec mépris. Ses subordonnés sont, paraît-il, exténués, maigres et faméliques. Lui est resté le chef, soigné, rasé, frais et fort. Il s’est rendu parce qu’il n’avait plus que 50 cartouches par homme ».

Pierre Ryckmans est enfin affecté à la brigade sud, mais Mahenge tombe début octobre 1917, avant son arrivée. Il participe néanmoins aux opérations de nettoyage de la région. Fin novembre, les Allemands se rendent : la guerre de l’est africain est terminée – mais elle se poursuivra plus au sud, au Mozambique et en Rhodésie, jusqu’en novembre 1918 – elle aura fait 2.000 morts, Congolais et Belges : « La campagne est de nouveau finie et je n’y ai participé qu’avec mes jambes. Mais cela n’est pas de ma faute. J’ai au moins la satisfaction d’avoir travaillé de toutes les façons pour m’arracher au confort et à la charmante vie de l’Urundi, venir manger du corned beef et attraper quelques bonnes fièvres dans un climat infect ».

Pierre Ryckmans est ensuite affecté quelques mois comme avocat en justice militaire. L’été 1918, il est finalement réaffecté aux troupes d’occupation du Burundi. « La presse belge se fit l’écho du caractère triomphal (de son retour). Des milliers de Rundi se seraient pressés sur le parcours de retour du chef de poste à Gitega. » (ix).

Pierre Ryckmans a fait lors de cette année passée au Burundi l’apprentissage du métier de l’ «administration territoriale», que choisiront aussi deux de ses fils : maintien de l’ordre et justice pénale, routes et ponts, vaccinations et cultures, etc. Il en gardera le goût du travail sur le terrain et d’une relation forte et respectueuse avec les Africains. Il a mis en oeuvre l’emprise et la domination coloniales et est intervenu de manière affirmée dans les équilibres politiques internes. Il a commencé à percevoir la difficulté de devoir veiller dans le même temps aux intérêts de la Belgique et à ceux du Burundi et des Burundais. Par la suite, il développera davantage cette deuxième dimension. Pour les Burundais, il sera « Rikimasi, l’homme qui s’exprime comme nous en proverbes ».

La seconde partie de ce texte sera consacrée à l’action de Pierre Ryckmans de 1918 à 1928, comme résident du Burundi.

François Ryckmans

Journaliste et responsable à la rédaction radio de la RTBF de 1984 à 2012, ensuite chargé de formation jusqu’en 2017. De 1991 à 2010, il suit pour la RTBF les événements d’Afrique centrale à la rédaction et comme envoyé spécial, depuis le début de la démocratisation au Zaire (Conférence nationale) jusqu’aux élections de 2006 en RDC, le génocide au Rwanda, les deux guerres du Congo (96-97 et 1998-2001), l’assassinat de Laurent Désiré Kabila, et les élections de 2006.En 2000, réalise une série radio « Mémoires noires d’une indépendance », 40 ans après l’indépendance du Congo. En 2010, publie « Mémoires noires. Les Congolais racontent le Congo belge – 1940-1960 ».

Il a passé son enfance au Congo. Son père était agent de l’administration territoriale, de 1954 à 1960, et son grand-père gouverneur du Congo belge et du Ruanda-Urundi, de 1934 à 1946.

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(i) Inédits, de P. Ryckmans, avec une introduction et des notes de J. Vanderlinden (Académie royale des Sciences d’Outremer. Lire aussi, de J. Vanderlinden, Pierre Ryckmans, 1891-1959, Coloniser dans l’honneur, De Boeck Université.
(ii) Barabara (Pierre Ryckmans, Larcier, 1948 et Espace Nord, 2009), avec plusieurs nouvelles inspirés par la guerre et par sa vie au Burundi.
(iii) Dans les citations, nous avons conservé l’orthographe utilisée par Pierre Ryckmans dans les notes de l’époque.
(iv) J. Vanderlinden, Pierre Ryckmans, 1891-1959, Coloniser dans l’honneur, p. 75.
(v) J. Vanderlinden, livre cité, p. 66.
(vi) La Belgique contrôle alors le Rwanda, le Burundi, et une vaste zone de l’ouest du Tanganyika, jusqu’au lac Victoria, Karema, Kigoma et Tabora.
(vii) J. Vanderlinden, livre cité, p. 64 et 141.
(viii) Barabara, le route ‘toute droite’, contrairement au sentier.
(ix) J. Vanderlinden, livre cité, p. 73.

5 réflexions sur “Pierre Ryckmans, un Belge au Burundi, de 1916 à 1928 : Rikimasi, l’homme qui s’exprime comme nous en proverbes…

  1. L’histoire parle aussi des batailles navales sur le Lac Tanganika et des combats terrestres sur le territoire de l’Urundi ou des cimetières allemands sont signalés(ex. Paroisse Ruganza, prov. Kayanza).
    Les Burundais et les Rwandais ne savent pas qu’ils ont payé un lourd tribu à la victoire alliée de la 1ère Guerre Mondiale. Ici, P. Ryckmans signale 20.000 porteurs dont deux tiers ne rentrèrent pas, décimés par la fatigue et les maladies dans les savanes tanzaniennes. Sans parler de troupeaux de vaches rwando-burundaises qui nourrissaient la troupe congolaise au front (“ravitaillement” selon Ryckmans). Dans d’autres écrits, on signale un fils de chef du nom de Baranyanka Pierre, qui faisait partie de ce contingent avec la fonction d’interprète Swahili-Kirundi.

  2. Très grand merci à Kaburahe. Voici l’histoire dont les Burundais ont besoin. Continuez à charcher pour nous et oubliez. Tres interessant n’ukuri.

  3. J’attends la partie suivante, avec impatience. Une lecture très interessante.

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